Victoire d’une travailleuse du GRETA des Monts du Cantal

Salariée en CDI dans un organisme de Formation Continue pour Adultes affilié Education Nationale (GRETA des Monts du Cantal) depuis 2002 et après un congé grave maladie de 3 ans (épuisement professionnel suivi du déclenchement d’un cancer) , j’ ai fait appel à la CGT en avril 2015.

Le corps médical m’ayant déclaré apte à une reprise à temps partiel, je me suis retrouvée face à un employeur qui refusait catégoriquement toute réintégration sous n’ importe quelle forme que ce soit : mi-temps thérapeutique, intégration sur un poste adapté et ce malgré ma reconnaissance travailleur handicapé.

Mon premier entretien s’est déroulé sur convocation du docteur de la Médecine de Prévention, sur mon lieu de travail, avec comme seul témoin une amie (les 8 représentants du personnel n’ayant aucune disponibilité ce jour là….). La praticienne, à ma première question : « je suis là pour me faire licencier ? », m’a clairement répondu « oui ». L’entrevue avec le Chef d’Etablissement, les Conseillers en Formation Continue, la doctoresse et mon amie n’a abouti à rien. Aucun dialogue n’était possible et les décisions semblaient êtes définitivement prises.

Le deuxième entretien, cette fois-ci sur convocation de mon employeur, s’est déroulé avec une Assistante Sociale de l’Inspection Académique en charge de mon dossier. Ce fût une épreuve psychologique terrible pour moi. En effet, le Chef d’établissement durant 2 longues heures ne m’a pas regardé une seule fois et a évoqué ma situation professionnelle en s’adressant uniquement à l’AS en parlant de moi à la 3éme personne, comme si j’étais absente. Le mépris clairement affiché de mon supérieur ainsi que son insistance à me faire démissionner n’ont eu qu’un seul effet sur moi : renforcer ma volonté de faire respecter mes droits !!!!

De ce fait je me suis rendue à la CGT’Educ 15. Lors de ce premier contact nous avons décidé d’un simple accompagnement syndical lors du 3éme entretien. Le changement d’attitude ainsi que les positions prises jusque-là sur ma réintégration ont alors changé radicalement. En effet, et ce n’est pas anecdotique, la simple présence syndicale a eu pour premier effet notable de me sortir du terrible anonymat et du sentiment de ne pas exister qui avaient marqué les précédents entretiens. On s’adressait à moi, on me regardait.

Par ailleurs, le blocage a été immédiatement levé, comme par enchantement. J’ai pu, après 3 mois de « mise à l’essai », réintégrer mon poste de formatrice en Insertion Professionnelle et de surcroît à mi-temps thérapeutique. Durant les 3 ans qui ont suivi j’ai tiré la leçon des conditions dans lesquelles je suis revenu dans l’emploi. La difficulté de mon retour, la façon dont elle a été levée par le simple fait d’un accompagnement syndical, m’ont fait réalisé non seulement la violence du monde que je réintégrais et que j’avais déjà connue lors de mon épuisement professionnel, mais aussi, la possibilité, dès lors qu’on sort de l’isolement de conjurer le sort.

« Bref, j’ai compris qu’il faudrait me battre pour faire respecter mes droits et ma dignité. »

Cette prise de conscience m’a donc amené très naturellement au militantisme syndical. Le syndicat m’a rapidement intégré à son bureau et j’ai amorcé un cycle de formation auprès de notre fédération. En effet, la situation du GRETA que je retrouvais après mon congé maladie était loin d’être confortable. La structure connaissait une période d’extrême difficulté financière. Connaissant bien cet organisme dans lequel j’ai travaillé pendant plus de 15 ans, il ne m’a pas été difficile de voir qu’à court terme il allait traverser une crise majeure qui allait mettre en péril la totalité des emplois. Et, de fait, dès 2016 des non reconductions de CDD sont intervenues, annonçant la perspective d’un dégraissage plus massif dans les moins à venir. Durant deux années, mon action dans le syndicat a consisté à multiplier les initiatives pour mettre à jour le problème de fond responsable du marasme qui s’annonçait inéluctablement. En tant qu’élue au Conseil d’Administration j’ai pu, avec deux autres représentants des personnels dont l’un était aussi à la CGT, mesurer les limites du pouvoir de cette instance, si propice aux abus de pouvoir de la Direction.

L’organisation du travail au sein du GRETA était devenue au fil du temps un véritablement obstacle pour les agents encore désireux de bien faire leur travail. Les infractions au droit du travail se multipliaient, elles étaient devenues quotidiennes, et nombre d’agents souffraient en silence d’un climat confinant au harcèlement.

Dans le même temps, dans l’angoisse grandissante de la perte d’emploi, un climat de terreur s’était installé qui s’est avéré constituer un obstacle à la formation d’un collectif revendicatif. Il fallait donc agir en s’appuyant sur le syndicat et en espérant que mes collègues finiraient par comprendre que la lutte pour leurs droits était le seul moyen d’inverser le cours des choses. Nous avons pu extorquer au Recteur une visite de la Médecine de Prévention, une visite du CHSCTA, nous avons tracé méticuleusement toutes les infractions au droit dont les personnels ne se plaignaient jamais mais que nous consignions malgré tout, en nous disant qu’un jour nous pourrions en faire usage.

Malheureusement, la diabolisation patronale de l’action syndicale a véritablement empêché les agents de se tourner vers le syndicat, et, encore pire, la Direction, par ses silences concernant l’avenir de l’emploi dans la structure, par ses habiles intimidations à l’encontre des personnels a su maintenir ce climat de terreur qui a toujours empêché les agents de se constituer en un collectif de travail capable de porter de la revendication.

Quand le pire est devenu réalité, c’est-à- dire quand tous les CDD ont cessé d’être renouvelés et que les CDI eux-mêmes ont été dénoncés, il a donc fallu travailler à l’élaboration d’une stratégie visant à contraindre l’employeur à redoubler d’effort relativement à ses obligations de reclassement. La phase ultime du dégraissage massif était arrivée, l’espoir de la conservation de l’emploi dans la structure avait disparu, et il fallait penser à l’après GRETA, devenu squelette de la formation pour adulte.

A ma connaissance je suis le seul agent du GRETA en CDI à avoir été reclassée. Mon chef d’établissement ne m’y a pourtant guère aidé, pas plus qu’il n’a aidé mes anciens collègues. Quant à la cellule « reclassement » dépêchée par le Rectorat pour la circonstance, elle portait bien mal son nom. Mon reclassement est sans doute une anomalie au regard des conditions dan lesquelles il est intervenu. J’ai un niveau Bac, et me voilà reclassé, en CDI, dans l’Education Nationale, sur un poste d’accueil des enfants allophones, tout à fait conforme aux compétences que j’ai acquises et entretenues dans mes missions de formatrice, mais avec un niveau de qualification niveau Bac. Le recrutement sur le poste que j’occupe exige pourtant un niveau bac +5.

Comment un tel prodige est-il possible ? L’administration a-t- elle soudain été emportée par un élan de compassion ? En réalité ce retournement si étonnant a été le produit d’une lutte syndicale intense, s’appuyant sur la ressource de notre Union Départementale CGT (UD) mais aussi celle de notre fédération, puisque l’OFCT a été lui aussi à la manœuvre. Avec le secrétaire de l’UD, nous nous sommes lancés dans la tournée des institutionnels : préfet, député local, contact au Conseil Départemental.

« Nous les avons alertés sur les risques psycho sociaux encourus par les personnels du GRETA, les dysfonctionnements des différentes instances représentatives du personnel, totalement verrouillées par la Direction, les graves problèmes d’organisation du travail qui étaient responsables de l’effondrement de la structure. »

Nous avions amassé suffisamment de faits, tracés pendant des mois, pour étayer notre propos. Et puis nous avons commencé à mettre en avant la question du reclassement des agents dont nous savions qu’ils allaient très certainement être licenciés.

Les personnels GRETA ont des compétences avérées, qu’ils ont tirées de leur expérience de terrain, avec leur métier ils ont de l’or entre les mains, mais, dans de nombreux cas, ils ont aussi de bas niveaux de diplômes. Nous savions que le semblant de reclassement que l’employeur allait engager se ferait sur la base exclusive du niveau de qualification et non pas sur celui des compétences professionnelles réelles. Autrement dit, tout le monde allait être mis dehors après un examen formel des dossiers individuels, car étant donné ce bas niveau de diplômes, il était hors de question de prétendre postuler sur des emplois dans l’Education Nationale.

Une casse des savoir-faire professionnels se profilait à l’horizon. La brutalité d’un plan de licenciement, aveugle aux compétences des personnes. Il fallait donc mettre en avant cet argument, non pas auprès de la Direction, qui s’en moquait, mais auprès des politiques locaux, ou de la Préfecture, et dans cette première phase, l’UD a sérieusement mis à notre disposition son carnet d’adresse et surtout son temps, en la personne de son Secrétaire.

Cependant, la veille des vacances d’octobre 2017, après plusieurs mois d’angoisse savamment alimentée par le silence de la Direction, mon médecin m’a arrêtée. La liaison travail/santé était seule en cause dans cette altération de mon état de santé et je n’étais évidemment pas le seul agent à être au bout du rouleau.

J’avais sollicité mon employeur depuis plusieurs semaines afin qu’il me fournisse le détail de mes états de service depuis 15 ans. Je voulais constituer un CV au moyen duquel candidater pour d’autres emplois. Mais rien ne venait, mon administration locale ne me fournissait pas ces pièces, et non seulement je savais que j’allais recevoir une lettre de licenciement, mais j’avais les mains liées et je ne pouvais même pas démarcher d’éventuels autres employeurs. Dans ces conditions, le représentant CGT mandaté au CHSCT a donc déposé un droit d’alerte auprès de mon établissement. C’était la veille des vacances, une seconde phase s’amorçait que nous avions concertée avec l’OFCT : nous nous préparions à nous engager dans la voie de la reconnaissance de l’accident de service. Le même jour, le même mandaté CHSCT reprenant sa casquette de représentant syndical décroche un rdv avec l’Inspectrice d’Académie. Nous savions que de nouveaux moyens dans le secteur de l’accueil scolaire des enfants allophones allaient être créés. Et pour cause : dans les mois qui avaient précédé l’agent qui était en charge de ce dispositif et qui était aussi une camarade CGT, avait subi un épuisement professionnel et était parvenue à le faire requalifier en accident de service, devant le Tribunal Administratif. Le CHSCT départemental avait par la suite fait son boulot et son rapport d’enquête avait mis en lumière des défauts de moyens dans ce domaine. L’employeur n’avait donc pas d’autre choix que d’embaucher d’autres agents pour faire le boulot qu’un seul avait fait jusque-là, jusqu’à en tomber
malade.

De mon côté de par mon expérience au GRETA dans l’accueil des allophones, j’avais les compétences requises, mais pas le niveau de diplôme nécessaire. L’inspectrice d’Académie s’est montrée intéressée : elle avait des besoins, l’obligation de créer de nouveaux moyens, mais pas la main d’œuvre.

L’obstacle demeurait cependant, du problème du niveau de diplôme et ce problème risquait de faire blocage du côté du Rectorat. Cependant, ce dernier, par ailleurs coutumier de nos démarches syndicales désormais bien rodées sur la question des reconnaissances d’accident de service, et conscient que nous disposions d’un haut niveau d’information sur les infractions au droit du travail au sein du GRETA, savait que nous n’hésiterions pas à saisir la juridiction compétente. Nous étions, sans cependant en être tout à fait convaincus, en position de force. La surprise a donc été grande lorsque, dans les semaines qui ont suivi, l’inspectrice d’Académie m’a proposé un poste, qui plus est, dans le cadre d’un CDI Le Rectorat avait mesuré la situation, fait son calcul risques/avantages et lâché sur la question du niveau de diplôme. Je suis donc actuellement la seule rescapée GRETA, à avoir été reclassée dans l’Education Nationale, sur un poste réclamant normalement un Bac +5 alors que j’ai un niveau BAC. Je ne suis pas sûre qu’il y en ait beaucoup d’autres en France, dans ce cas-là.

Depuis décembre 2017, j’exerce mes nouvelles fonctions dans une ambiance sereine qui tranche avec mes années GRETA.

« Je m’éclate à nouveau dans mon travail. »

Ceci n’aurait jamais été réalisable sans l’aide, le soutien permanent et les différentes actions menées collectivement par mes camarades de la CGT Educ’action, de l’OFCT et de l’UD 15. Rétrospectivement, je comprends que ces démarches, pourtant largement improvisées au fil des événements qui se sont succédé sur un temps court, s’inscrivent dans une logique.

Une démarche syndicale simplement préoccupée de la question de l’emploi est vouée à l’échec : c’est le terrain de l’employeur, il y manœuvre comme il veut, et au GRETA il a effectivement licencié tous ceux qu’il a voulu licencier. C’est en se plaçant sur le terrain du travail que l’action syndicale a pu aboutir. Nous avons fait la preuve que l’employeur ne respectait pas ses obligations légales à l’égard des travailleurs du GRETA. Nous avons tracé cette preuve, construit un rapport de force qui m’a finalement permis, de faire reconnaître mes compétences et d’obtenir ce reclassement auquel j’avais droit, comme tous mes collègues. Ces derniers malheureusement, n’ont pas souhaité s’impliquer dans cette lutte, car sans aucun doute il s’agit d’une lutte.

 

 

« Énorme merci à ces camarades, qui se sont tous mobilisés pour me refaire un avenir. »

Michèle Marcu, ex-salariée du GRETAdes Monts du Cantal

mars 22, 2018